Le pouvoir de l’intervieweur

S’il on trouve sur le net de nombreux conseils pour écrire un article, très peu évoquent les techniques de l’interview. Je vais tenter d’aider les apprentis journalistes et rédacteurs sur ce point en leur donnant quelques conseils. Même si je n’applique aucune méthode toute faite et que l’exercice de l’interview est devenu assez naturel (après 10 ans d’entrainement :)), je peux les aider à transformer un « mauvais client » en un interlocuteur de premier choix.

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Avant de commencer, je googlise toujours mon interlocuteur et prends un maximum d’informations sur lui via les réseaux sociaux. Il sera toujours reconnaissant de l’importance que vous lui accordez, et plus à même de vous répondre ensuite.

Au « allo, bonjour »,  j’arrive déjà à déceler l’état d’esprit dans lequel se trouve mon interlocuteur et après quelques phrases, je peux cerner les contours de sa personnalité. Bavard, calme, souriant, avenant, très pressé, stressé, sur la défensive … L’idéal est de mettre très rapidement à l’aise la personne. Pour certains, c’est la première fois qu’ils se prêtent à l’exercice, pour d’autres c’est presque une habitude. J’adopte toujours un ton décontracté mais professionnel, n’utilise pas de langage trop soutenu ou trop expert, pour montrer que je suis là pour démocratiser un propos à mes lecteurs et non pour écrire un document technique. Je suis une personne empathique et j’utilise ce trait de mon caractère lorsque je suis en interview. Il est important de se mettre à la place de l’autre, l’écouter, de relancer, reformuler sa phrase lorsqu’il bloque sur un mot ou qu’il n’est pas clair pour avoir la satisfaction d’entendre ensuite « ah voilà, c’est exactement cela que je voulais dire ». Contrairement à ce que beaucoup de monde pense, les journalistes ne sont pas des être horribles, insensibles, à la recherche de buzz. La plupart sont tout le contraire, ce sont des gens très ouverts sur le monde, avec des convictions fortes et une certaine éthique professionnelle. Certes, celle-ci peut parfois être mise à mal suivant le type de média ou le rédacteur en chef pour qui on travaille, la pression quotidienne. Mais si on n’aime pas « l’autre » au sens large, on ne fait pas ce métier. Personne ne veut devenir journaliste juste pour faire du buzz, devenir célèbre ou je ne sais quoi.

Toujours tenir son angle

Pour mettre mon interlocuteur en confiance, j’évite de le couper de manière abrupte. Sauf, évidemment lorsqu’il part dans tous les sens et ne parle pas du tout de ce qui m’y intéresse. L’important est de tenir son angle. L’angle d’un papier & d’un interview doit être trouvé en amont. C’est en douceur qu’il faut recadrer son interlocuteur « j’aimerais revenir sur ce point… » ou « si on revient sur le thème de l’article »…

Certains pensent que vous êtes leur porte parole et que vous allez faire de la pub pour leur entreprise en parlant de leurs prestations et en vantant leurs mérites. Il est important de leur rappeler que vous n’êtes pas là pour faire leur publicité, (qu’il y a des gens pour cela) que vous restez maitre de cet interview, et que vous les interrogez plutôt en tant qu’expert d’une problématique.

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S’il on vous dit « j’aimerais relire l’article avant qu’il soit publié », répondez calmement que  la relecture ne fait pas partie des habitudes du journal, que la liberté du journaliste doit être respectée. En tant que journaliste d’entreprise, je fais relire mes papiers. Mais lorsque je travaillais pour un organe de presse, non ! S’il insiste, demandez-lui s’il aimerait que vous alliez vérifier son travail…

Le mauvais client qui ne répond que par oui ou non

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L’interlocuteur le plus compliqué est celui qui répond seulement par oui ou non. Je prends ce type d’interviewé comme un challenge et je suis assez fière lorsque j’entends quelqu’un de très fermé au départ me dévoiler sa vie personnelle au bout d’un quart d’heure…

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Cela veut dire que j’ai gagné ! Encore une fois il faut mettre votre interlocuteur en confiance, lui montrer que vous êtes là pour répondre à une problématique en vue d’un article et que vous avez besoin de son avis. Alors après quelques oui et non, il faut essayer de lui tirer les vers du nez en posant des questions précises. Ex : « pensez-vous que la situation est critique pour votre entreprise depuis le rachat par le nouvel actionnaire « ?, s’il répond son fameux oui : vous pouvez écrire qu’il pense que la situation est critique depuis ce rachat, même s’il n’a pas prononcé la phrase lui-même.

Et les questions qui fâchent ?

Un interview n’est pas une discussion sympathique entre amis, et parfois le journaliste a besoin de poser des questions sensibles. J’avoue que c’est souvent le moment que je préfère. Si je sens mon interlocuteur à l’aise, j’introduis ma question, en souriant,  par un « bon, passons aux questions qui fâchent ». (« Vos résultats annuels ne semblent pas très bons, certaines rumeurs courent,… ») Son premier réflexe va souvent être de dire « ah vous les journalistes, vous aimez bien fouiner (ce qui n’est pas faux, d’ailleurs) « non, je ne peux pas vous répondre la dessus. Je préfère ne pas aborder ce sujet ». Je lui explique que je lui offre la possibilité de me dire sa vérité et de s’exprimer avant que d’autres le fassent. En voyant l’intérêt qu’il peut en tirer, il va être plus enclin à parler et va parfois même vous donner un « scoop ».

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Je me souviens d’une grève de salariés que j’avais couvert pour le Dauphiné Libéré. J’avais appelé le service communication pour avoir le point de vue de la direction. Elle ne souhaitait pas s’exprimer… J’ai ensuite appelé les syndicats qui eux, avaient évidemment beaucoup de choses à me dire. J’ai ensuite rappelé le service communication en leur disant qu’avec ou sans leur interview, j’allais publier un article sur cette grève et que s’il ne répondait pas, il n’y aurait que le point de vue syndical et que je préciserai que la direction n’a pas souhaité s’exprimer. Pas plus de 5 minutes plus tard, j’avais à l’autre bout du fil le PDG qui a répondu à TOUTES mes questions.

J’espère vous avoir aidé un temps soit peu.

Bon interview !

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